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Actualité des médias : convocations de journalistes à la DGSI, gilets jaunes coupés aux Molières, Fakir espionné par LVMH...

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias avec cette vingt-septième édition, revenant sur le mois de mai 2019. [1]

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres

- Suicide du correspondant à Bangkok Arnaud Dubus – Ancien correspondant en Thaïlande pour Libération, Le Temps, Radio France et RFI, Arnaud Dubus s’est donné la mort le 29 avril. Dans une tribune, ses amis et collègues de l’Union de la presse francophone font de sa mort le symptôme d’une profession à l’agonie, entre difficultés économiques, déconsidération et humiliations quotidiennes : « des Khmers Rouges aux Chemises Jaunes thaïlandaises, des scandales de corruption en Malaisie au rôle des moines bouddhistes en politique, il avait écrit avec une impeccable justesse d’analyse sur tous les grands dossiers de la région. Pour le dire simplement, Arnaud Dubus était considéré comme l’une des meilleures plumes francophones sur l’Asie du Sud-Est. Ses propositions d’articles restaient néanmoins souvent sans suite et il nous avait confié qu’à Paris, dans certaines rédactions, on snobait un peu cet exilé aux allures de jeune homme timide – et qui ne la ramenait pas : l’Extrême-Orient, quand il ne s’agit ni du Japon, ni de la Chine, n’intéresse pas grand monde. »

- Cnews : de nombreuses plaintes auprès du CSA contre un épisode du cirque médiatique habituel – Au cours d’un des numéros de l’émission « L’heure des pros » du mois de mai 2019, Claire Nouvian, militante écologiste et candidate aux élections européennes sur la liste Place publique, a été moquée et humiliée à de multiples reprises. Suite à cet épisode habituel du cirque médiatique auquel contribue cette émission, des dizaines de plaintes ont été déposées auprès du CSA. Et le lendemain, ce cirque médiatique animé par Pascal Praud repartait de plus belle…

- La DGSI s’en prend au secret des sources – Dans la longue série des coups portés par le pouvoir en place à l’indépendance des médias et à la liberté d’informer, voilà venu le temps des convocations policières de journalistes. Plusieurs journalistes ont en effet été convoqués, durant le mois de mai, par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Louis Dreyfus et Ariane Chemin, respectivement président du directoire du journal Le Monde et journaliste dans le même journal, l’ont été en raison des articles consacrés à l’affaire Benalla par Mme Chemin. Pour des articles consacrés à une autre affaire, celle des armes françaises utilisées par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis contre des civils Yéménites, les journalistes Geoffrey Livolsi et Mathias Destal (du média Disclose), Benoît Collombat (Radio France) et Valentine Oberti (Quotidien) ont également été convoqués par la DGSI selon Télérama. Une tentative d’intimidation évidente, ainsi qu’une volonté de s’en prendre au secret des sources des journalistes travaillant sur ces différentes affaires. Toutes ces convocations sont soutenues par le gouvernement puisque, selon sa porte-parole Sibeth Ndiaye, «  les journalistes sont des justiciables comme les autres  », niant ainsi d’une phrase les protections légitimes dont bénéficient les journalistes pour pouvoir assurer leur travail. Une pente d’autant plus glissante que tout indique que ces convocations de journalistes par la DGSI sont moins le fait d’une initiative policière que d’une volonté explicite du gouvernement. Ainsi, selon La Lettre A citée par Télérama, un « projet de décret sur le secret défense est sur le point d’être transmis au Conseil d’Etat. Une réforme qui prévoit notamment de faire disparaître le niveau “confidentiel défense“, le plus faible dans la classification, durcissant de fait le “secret défense“ et donnant ainsi la possibilité de poursuites plus fréquentes envers des journalistes enquêtant sur des sujets sensibles. »

- Toujours aucune action du gouvernement contre les violences policières envers les journalistes Dans une tribune, 300 journalistes ont dénoncé les violences policières dirigées contre les reporters et photographes indépendants. S’apercevant subitement du problème, le président Macron a, d’après le Huffington post, assuré à Reporters sans frontières qu’il «  ferait en sorte que des actions soient prises  ». Aucune précision sur ces hypothétiques mesures n’ont été apportées. Et les samedis suivants, les violences policières ont repris comme à l’habitude.

- France 2 coupe au montage l’intrusion de gilets jaunes à la cérémonie des Molières – Pas de contestation possible sur les plateaux de France 2. C’est ce qu’a montré la chaîne du secteur public en coupant une intrusion de gilets jaunes pendant la cérémonie des Molières. Selon Ouest France, « des manifestants sont montés sur la scène de la cérémonie du théâtre français, lundi soir aux Folies-Bergères, pour critiquer la politique d’Emmanuel Macron et du ministre de la Culture Franck Riester. La chaîne (...) a choisi de ne pas diffuser les images. » Un porte-parole de la chaîne, cité par Ouest France, a justifié cette coupure comme ceci : « Les intermittents ont agi sans autorisation. Ils ont pu s’exprimer devant le ministre de la Culture mais ils ont pris en otage l’antenne.  » Un exemple supplémentaire de la maltraitance médiatique du mouvement des gilets jaunes… comme d’ailleurs de la plupart des mobilisations sociales.

- La Voix du Nord et Le Télégramme refusent d’être les relais de la communication du président Macron – Le 20 mai, un entretien du président de la République Emmanuel Macron avec des journalistes de la presse régionale a eu lieu. Un entretien pour le moins particulier, comme le raconte le rédacteur en chef de La Voix du Nord : « Une interview d’une heure trente, encadrée de façon inédite puisque les participants devaient s’engager à coécrire sur place une version unique des réponses présidentielles, puis à la soumettre à la relecture de l’Élysée avant toute publication du texte validé. » Son journal a courageusement refusé de se soumettre à ce dispositif, tout comme Le Télégramme. L’immense majorité de la presse quotidienne régionale, elle, n’a pas eu les mêmes scrupules déontologiques, comme le montre notre article « Européennes : Macron envahit la presse régionale, avec la bénédiction des rédactions ».

- François Ruffin et le journal Fakir ont été espionnés par LVMH – Selon Mediapart, qui a révélé l’information, « LVMH a sous-traité à un cabinet privé d’intelligence économique dirigé par un ancien policier l’opération de surveillance de François Ruffin et de plusieurs membres du journal qu’il dirigeait alors, sur une période allant au moins de mars 2015 à février 2016. » En réaction, 34 sociétés de journalistes et sociétés de rédacteurs ont « exprimé leur solidarité  » en déclarant que cet espionnage était « une tentative particulièrement inquiétante d’atteinte au travail des journalistes et au secret de leurs sources, pierre angulaire du droit à l’information des citoyens. »

Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Climat social tendu à 20 Minutes, Europe 1, au Figaro, au Midi Libre, à l’AFP… – Le 23 mai, « une majorité de journalistes a voté pour le principe d’une grève  » de la rédaction du quotidien 20 Minutes, d’après un communiqué publié par le SNJ-CGT. Les raisons de la grève concernent la politique sociale de l’entreprise. Les grévistes souhaitent «  la revalorisation salariale de la grille de classification (inchangée depuis 5 ans), l’augmentation des effectifs pour remplir au mieux les missions qui sont confiées aux journalistes [et] la clarification de la stratégie de l’entreprise au sujet de la réalisation vidéo par les journalistes. »

Au quotidien régional Midi libre aussi, une partie des salariés de la rédaction s’est mise en grève fin mai. D’après Le Monde, les syndicats dénoncent pêle-mêle la multiplication des burn-out et arrêts maladie, l’augmentation importante de la charge de travail et du stress des journalistes, l’autoritarisme de la direction et le manque d’informations fiables sur le suicide d’un journaliste à Nîmes en 2014.

À Europe 1, les salariés de la radio avaient, le mois dernier, voté une motion de défiance et avaient décidé d’une journée de grève. La principale raison était la dégradation des conditions de travail pour les salariés de la radio. D’après Libération, ceux-ci « attendent toujours une réaction de [la] part [d’Arnaud Lagardère]. Mais rien ne vient. Aussi ont-ils décidé de l’interpeller lors d’une nouvelle assemblée générale prévue jeudi [9 mai] matin au sein de la radio.  » D’après Le Monde, « l’héritier de Jean-Luc Lagardère a prévu de venir parler aux salariés mardi 4 juin.  »

À l’AFP, c’est le plan de départs volontaires de 95 équivalents temps plein qui est contesté par les syndicats. D’après Benoît Fauchet, journaliste et délégué SNJ de l’AFP cité par Libération, « on demande aux équipes de faire toujours mieux avec moins. On ne peut plus faire le même travail de qualité, les effectifs sont déjà sous tension et les charges de travail énormes. »

Enfin c’est la distribution de toute la presse quotidienne qui a été bloquée le 22 mai, suite à l’appel à la grève du Syndicat général du Livre et de la communication écrite CGT (SGLCE). Ce syndicat entendait protester contre un texte débattu au Parlement visant à réformer le secteur de la distribution de la presse en le libéralisant et en… limitant drastiquement le droit de grève ! Une actualité sociale chargée, qui a toutes les chances de connaître de nouveaux développements dans les prochains mois avec notamment l’annonce récente de la suppression de 30 à 40 postes au Groupe Figaro

- Le mensonge de Castaner sur la Pitié-Salpêtrière n’est pas une « fake news », selon la justice – Il fallait une loi pour protéger la République des « fausses nouvelles ». Et la première application de ladite loi a prouvé son inanité. Pour mémoire, suite à l’incident à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière durant la manifestation du 1er mai, Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, avait déclaré qu’il s’agissait d’une attaque de l’hôpital par les manifestants. Un mensonge relayé par une grande partie de la presse audiovisuelle, de BFM à France Info en passant par RTL et Cnews. Suite à cette désinformation générale, deux élus communistes, Marie-Pierre Vieu et Pierre Ouzoulias ont porté plainte en vertu de la loi contre les « fausses nouvelles ». Résultat : le tribunal de grande instance de Paris a débouté les plaignants relate Mediapart, dont l’article détaille les raisons avancées par le tribunal. Un exemple par l’absurde de l’inutilité de la loi voulue par La république en marche (LREM).

- Européennes : temps de parole contestables et débats tronqués – La campagne pour les élections européennes a été tronquée, au moins dans les médias. La faute à une répartition du temps médiatique calculée de façon délirante, comme l’explique Arrêt sur images : depuis 2018, « davantage de critères sont désormais pris en compte, permettant de mieux mesurer le poids politique de chaque liste menant campagne pour les européennes. Au risque de créer une véritable usine à gaz, difficilement compréhensible.  » En cause : des choix politiques anti-démocratiques de la part de La république en marche (LREM) qui a fait voter «  la loi du 25 juin 2018 sur l’élection des représentants au Parlement européen.  » Une loi qui a abouti à une répartition du temps des spots de campagne très inégale selon les listes. Ainsi, en plus des 3 minutes légalement accordées à toutes les listes, « deux heures sont réparties entre les listes qui bénéficient d’un soutien à Bruxelles, "au pro rata du nombre de députés, de sénateurs et de représentants français au Parlement européen ayant déclaré les soutenir." » Un choix aberrant qui, logiquement, amoindrit le pluralisme. La preuve : parmi ces deux heures de temps supplémentaire, «  25 secondes [ont été accordées à] "Ensemble Patriotes et Gilets jaunes : pour la France, sortons de l’Union Européenne !", la liste menée par Florian Philippot (...) [et] 52 minutes 20 pour Renaissance, la liste soutenue par la République en marche.  »

Et ce n’est pas tout puisque, en plus de ce temps de diffusion des spots électoraux, le temps de parole des candidats a été lui aussi très inégalement réparti. Ici, comme l’explique Arrêt sur images, c’est la « loi du 4 janvier 2011 relative au "principe de pluralisme politique dans les services de radio et de télévision en période électorale" » qui décide de la répartition de ce temps. Et pour décider de cette répartition, c’est le principe d’équité qui prévaut. Un principe défini selon des critères d’autant plus flous qu’ils « s’appuient sur les résultats aux dernières élections nationales et européennes des partis qui se présentent, mais également sur "la capacité à manifester concrètement son implication dans la campagne : organisation de réunions publiques, participation à des débats, désignation d’un mandataire financier, et plus généralement toute initiative permettant de porter à la connaissance du public les éléments de son programme."  » D’après Arrêt sur images, le CSA n’est pas en mesure, quand on lui pose la question, de préciser le calcul et paramétrage précis de ce salmigondis. Pour couronner le tout, certains médias ont fait des choix très contestables. Par exemple, France 2 a organisé deux débats différents. L’objectif : séparer les candidats que la chaîne estime « favoris » selon RTL, et les autres. Le premier débat étant évidemment diffusé à une heure de grande écoute et pas le second.

- À France Télévisions, les syndicats trouvent un accord avec Delphine Ernotte – Neuf-cents suppressions d’emplois. C’est sur ce chiffre que sont tombés d’accord la direction de France Télévisions et la majorité des syndicats (CGT, FO et CFDT). Libération explique le revirement des syndicats, qui jusqu’ici bloquaient l’accord : «  La direction a abandonné son projet de “rupture conventionnelle collective” (RCC), rejeté par les syndicats, pour recourir à un autre dispositif nommé “gestion prévisionnelle des emplois et des compétences”, réclamé depuis le début par la CGT. “La RCC fige le nombre de départs et de recrutements dès le départ, alors que la GPEC oblige à négocier projet par projet, en fonction des besoins stratégiques. C’est plus compliqué pour une direction, c’est plus exigeant sur le plan du dialogue social”, explique-t-on dans l’entourage de Delphine Ernotte, qui remporte néanmoins une victoire dans l’affaire. Du côté de la CGT, on se félicite d’un “renversement complet” dans l’approche de cette réorganisation. “On n’est plus dans une logique de réduction des moyens a priori. La RCC est un corridor aveugle. On aborde la problématique par les finalités du service public, on réfléchit en termes de compétences”, justifie Marc Chauvelot, délégué de la centrale dans l’entreprise  » De son côté, le Syndicat national des journalistes n’a pas signé l’accord : «  Le SNJ refuse de se voiler la face : la mise en œuvre de cet accord risque d’avoir des conséquences très lourdes sur la santé, la sécurité et les conditions de travail de tous les salariés qui resteront dans l’entreprise ».

- Lancement d’un observatoire des rémunérations des pigistes – Fin mai a été annoncée la création du site Paye ta pige, listant publiquement les rémunérations moyennes des pigistes dans la presse écrite : « Le projet Paye ta pige est né de la précarité et l’opacité dans laquelle les journalistes indépendant·e·s sont maintenu·e·s par les médias qui les emploient. Rémunérations à géométrie variable, piges payées en factures ou droits d’auteur, exigences grotesques ou contraires à la loi, mauvais payeurs… Face au ras-le-bol des pigistes, Paye ta Pige a une double vocation. 1) Fournir aux journalistes, via un site internet gratuit, les tarifs pratiqués par différents médias français ou francophones (presse, web, radio, TV…) et communiqués directement par leurs confrères et consœurs. 2) Faire connaître à tous et toutes le prix de l’info que nous consommons chaque jour et les conditions dans lesquelles elle arrive jusqu’à nos yeux ou nos oreilles. » Un projet salutaire.

Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes et de moins bonnes lectures.

- Blandin (Claire), Robinet (François) et Schafer (Valérie), Penser l’histoire des médias, CNRS, mai 2019, 276 p., 36 euros.

- Meney (Régis), Capitalisme culturel et décadence. Essai sur la société de consommation médiatique, L’Harmattan, mai 2019, 200 p., 21,50 euros.

- Morel (Francis) et Salvator (Jean-Michel), Les journalistes sont formidables. Cinquante ans d’histoire des médias, Calmann-Levy, mai 2019, 320 p., 19 euros.

- Laroche-Joubert (Martine), Une femme au front. Mémoires d’une reporter de guerre, Le Cherche-midi, mai 2019, 208 p., 17 euros.

- Récamier (Etienne), L’éducation aux médias et à l’information (EMI). Slogan ou savoir-faire, L’Harmattan, mai 2019, 184 p., 19 euros.

Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed

 

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